titre 8 (l'alcool 2)
« Tout est dans le regard », philosophait souvent le poivrot du troisième tabouret du bar d'en bas chez moi . je souffrais parfois de son absence Roxanne, et je me demandais quand rentrerait-elle ?? Elle qui pouvait me consoler, elle qui savait comment me donner du bonheur. A l'idée je me disais : « Les yeux sont reflet de l'intérieur », répétais-je avant de m'écrouler. Foutaises ! Une âme regard qui dit bonjour, qui avoue son chagrin, qui éclate de rire, qui aime ? Rêveries sentimentales ! Je n'avais toujours vu que des yeux pleurer, briller, se moquer, parfois envier, souvent s'éteindre. Rien d'autre ! Je sais maintenant mon erreur. Accepter un regard offert, c'est pénétrer une propriété privée, contempler une nudité, effleurer la vérité. Découvrir une malle aux trésors, ou une boîte de Pandore. Tout est dans le regard, insistait mon compagnon de bouteille le bordeau de Bouaké rire....!!
Dans ma salle de bains, raison et folie s'affrontèrent ce matin-là. Arrête ce jeu stupide ! Résiste, ne baisse pas le regard ! Diak. Je suis resté. J'avais tout mon temps. Personne ne m'attendait. Sauf Pôle Emploi ! Mots de vie réelle ça. Ma raison combattait donc encore. Je me suis rapproché du miroir, limite presbytie. Cet homme m'effrayait. M'attirait. Sa tête, c'était moi, ses yeux, encore moi, son air abattu, moi. Mais je ne voulais pas le reconnaître dans ce combat à perte de vue. Était-il l'ombre d'un matin mal reflété ? Ou un fantôme de l'avenir remontant ses tristes années pour hanter son passé ? Pour hanter mon présent. Ma colonne vertébrale se fit serpent, ma peur rampa. Le temps se figea au regard d'une terrible Gorgone annoncée. La déchéance. Mes yeux demeuraient libres, mais impuissants. Pupilles en point fixe, prison de libres pensées, corps tétanisé dans un espace immatériel. Je ressentais l'existence des choses, je ne les voyais plus, je ne les vivais plus. L'homme se terrorise à son regard. Soi-même, même soi, dans un monde identique, inversé. Un choix, vite ? Partir, à droite ! Et si l'envie lui venait de partir à gauche ? Pire, de ne pas partir ! Ma température baissa encore. Le serpent se transforma en hydre. Mille tentacules déchirèrent mon dos, quarante années de peur explosèrent sous leur succion. Et l'autre en face de moi, quel animal mythologique le retenait sur les rebords de son univers tourmenté ?
Je me souvins de la position de mes mains, arrimées au rebord du lavabo. Cette idée fixe devint l'ancre de ma réalité, l'espoir de mon salut. Il me fallait m'arracher de cette hypnotique fatalité. A l'aide ! Cri muet, je vivais seul. Très seul. Mes doigts se décrochaient, c'était une certitude. Cela devait être certitude. Les siens tentaient-ils de s'agripper, de m'entraîner de l'autre côté du miroir, dans son enfer ? Dans son devenir.
Un devenir que j'ai refusé. Ce matin-là. Les reflets n'ont pas de vie, seule la vie s'y reflète. Mes mains ont rejeté l'inacceptable, mes lèvres ont formé un mot dans le miroir. Un simple mot d'espoir, Non ! Ce murmure, les copains, le bar, le monde entier, Pôle Emploi, tous l'ont entendu.
Alors les atomes se sont rassemblés, la glace redevint verre et mon reflet se stabilisa. L'autre disparut. Mon visage apparût. Épis en bataille, plis d'oreiller sur la joue. Mon éternité quotidienne s'était retrouvée. Mes yeux de peur se détournèrent en pleurs dans le creux de mes paumes. Diak chez lui, se demandait si j'allais bien et il m'appela sans cesse.
C'est un jeu dangereux de défier le reflet de son existence dans un miroir. Je ne pénètre plus dans cet ailleurs. Ni au bar d'en bas. L'air y est irrespirable et l'être qui s'y perdait m'est devenu parfaitement inconnu. Mais depuis, je laisse toujours entrouverte... la porte de mon âme.
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